Cette analyse s’inscrit dans une réflexion éditoriale plus large consacrée à l’histoire, aux images et aux discours qui structurent la mode comme fait culturel.
Une histoire médiatique du vêtement : rôle et influence de la presse de mode
Pour replacer cette analyse dans une histoire globale du vêtement et de ses représentations, on peut s’appuyer sur l’histoire de la mode et des tenues vestimentaires en tant que fait social et culturel, ainsi que sur *Le Bouquin de la mode*, un ouvrage collectif dirigé par Olivier Saillard, qui retrace les évolutions du costume, des pratiques vestimentaires et des dispositifs médiatiques au fil des siècles, notamment à travers l’histoire des premières revues de mode, telles que celles évoquées dès 1670 sur Cairn Info (Le Bouquin de la mode, Cairn).
L’histoire de la mode ne peut être dissociée de celle des périodiques qui la diffusent. Bien plus que de simples supports d’information, les magazines de mode constituent depuis le XVIIIᵉ siècle des instruments de fabrication du goût, des vecteurs de diffusion idéologique et des interfaces essentielles entre création, industrie et société. À la fois miroirs et moteurs des mutations sociales, ils organisent la circulation des modèles vestimentaires, façonnent les imaginaires et contribuent à inscrire la mode dans un régime de visibilité spécifique.
Loin d’être neutres, ces publications participent activement à la construction d’un récit dominant — celui d’une mode parisienne, féminine, normative, mais aussi progressivement artistique, puis mondialisée. Leur histoire est donc celle d’un pouvoir éditorial, fondé sur l’image, le texte, la répétition et la prescription.
Origines des magazines de mode : images, gravures et naissance de la presse vestimentaire
Les premières images de mode, dès le XVe siècle, ne relèvent pas encore de la presse mais d’une culture visuelle autonome, destinée à documenter les usages vestimentaires selon les territoires et les statuts sociaux. Les recueils du XVIᵉ siècle, comme ceux de Jacques Androuet du Cerceau ou de François Desprez (Recueil de la diversité des habits, 1562), témoignent déjà d’un double mouvement fondamental : décrire et hiérarchiser l’apparence.
Au XVIIᵉ siècle, les gravures de Callot, Rabel ou Bosse renforcent cette fonction normative. Mais c’est avec le Mercure galant (1672), fondé par Jean Donneau de Visé, que s’opère un basculement décisif : la mode entre dans le champ médiatique régulier. L’introduction de chroniques de mode, puis de gravures accompagnées d’adresses de fournisseurs dès 1678, inaugure un modèle durable : informer, orienter, inciter.
Ces publications prolongent une mission déjà assumée par les poupées de mode envoyées dans les cours européennes : rendre la mode lisible, désirable et reproductible. La presse de mode naît ainsi comme outil de circulation internationale des normes vestimentaires, bien avant l’ère industrielle.
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Le Mercure galant : la mode entre dans l’actualité
Fondé en 1672 par Jean Donneau de Visé, Le Mercure galant inaugure un tournant décisif. En 1678, le périodique intègre des gravures de mode accompagnées d’adresses de fournisseurs.
Anecdote
Certaines lectrices écrivent directement au Mercure galant pour demander où se procurer les rubans ou étoffes mentionnés dans les chroniques. Le périodique joue déjà le rôle d’intermédiaire commercial, bien avant l’invention du publireportage.
(Source : Evelyne Sullerot, Histoire et sociologie de la presse féminine, 1963)
Les premiers magazines de mode au XVIIIᵉ siècle : naissance d’un dispositif culturel

Costume parisien publié dans le Journal des dames et des modes, 13 décembre 1817.
Cette planche illustre le rôle prescriptif des premiers magazines de mode dans la diffusion des normes vestimentaires féminines.
La seconde moitié du XVIIIᵉ siècle voit apparaître les premiers véritables magazines de mode. The Lady’s Magazine (1770) en Angleterre, puis Le Cabinet des modes (1785–1786) en France, associent pour la première fois de manière systématique textes analytiques et planches illustrées. Ce modèle éditorial pose les fondations d’une presse spécialisée autonome.
Avec le Journal des dames et des modes (1797–1839), dirigé par Pierre de La Mésangère, la presse de mode acquiert une stabilité et une autorité inédites. La longévité du titre, la qualité de ses illustrations (Debucourt, Vernet, Gavarni) et l’unité stylistique de ses planches installent durablement l’idée que la mode mérite un traitement régulier, structuré et expert.
La presse de mode devient alors un lieu de médiation entre la création et la société, s’adressant autant aux lectrices qu’aux artisans (couturières, tailleurs), et affirmant déjà une fonction prescriptive assumée : guider l’achat, orienter le goût, normaliser l’apparence.
Anecdote
La Mésangère aurait lui-même redessiné certaines planches lorsque les illustrateurs tardaient à livrer. Plusieurs historiens estiment qu’il fut à la fois éditeur, directeur artistique et parfois dessinateur, anticipant la figure moderne du rédacteur en chef tout-puissant.
(Source : Bibliothèque nationale de France, fonds du Journal des dames et des modes)
Presse de mode au XIXᵉ siècle : industrialisation, diffusion de masse et pouvoir éditorial
Le XIXᵉ siècle marque un tournant majeur : la presse de mode entre pleinement dans l’ère industrielle. La multiplication des titres est spectaculaire — plus de cent revues de mode sont éditées à Paris à la fin du siècle — et les tirages dépassent ceux de nombreuses publications politiques ou littéraires.
Cette croissance repose sur plusieurs facteurs structurants :
- l’industrialisation textile,
- la baisse des coûts de production,
- l’essor de la bourgeoisie,
- l’alphabétisation féminine.
Mais surtout, elle s’accompagne d’une professionnalisation du champ. Les maisons d’édition se concentrent, mutualisent contenus et gravures, et développent des stratégies commerciales sophistiquées. Adolphe Goubaud, à la tête du Moniteur de la mode, incarne cette mutation : en contrôlant jusqu’à une vingtaine de titres et en diffusant ses gravures dans plusieurs langues, il transforme la presse de mode en réseau transnational de diffusion du goût.
Parallèlement, émergent des figures éditoriales féminines d’une influence considérable. Emmeline Raymond, rédactrice en chef de La Mode illustrée pendant plus de quarante ans, impose un modèle rédactionnel fondé sur la proximité, le conseil et la morale. Sous couvert de pédagogie vestimentaire, la revue prescrit également des normes de comportement, de domesticité et de féminité.
La presse de mode devient ainsi un outil de gouvernement symbolique, où s’articulent consommation, morale et ordre social.
En 1890, Le Moniteur de la mode annonce 200 000 abonnés, un chiffre exceptionnel pour une revue spécialisée. À titre de comparaison, nombre de revues littéraires prestigieuses ne dépassent pas 5 000 exemplaires.
(Source : Annuaire de la presse, 1890)
Emmeline Raymond : la plume qui gouverne les foyers
Rédactrice en chef de La Mode illustrée pendant 42 ans, Emmeline Raymond exerce une influence considérable.
Anecdote
Elle signe ses éditoriaux dans un ton volontairement intime, s’adressant à ses lectrices comme à des amies. Certaines correspondances montrent que des lectrices conservaient ses articles « comme des guides de conduite », au même titre que des manuels d’éducation domestique.
(Source : Archives Firmin-Didot, citées par Florence Müller)
Paris capitale de la mode : rôle des magazines dans la construction d’un mythe mondial
L’un des apports majeurs de la presse de mode du XIXᵉ siècle réside dans la construction progressive du mythe de Paris capitale de la mode. Ce récit, largement porté par les périodiques, s’impose comme une évidence culturelle, bien qu’il soit historiquement construit.
Les titres multiplient les références explicites à Paris, l’associant systématiquement à l’élégance, au chic et au bon goût. Le mot « Paris » devient un label, un signe de légitimité esthétique exportable. Les éditions étrangères, les traductions et la circulation internationale des gravures participent à cette domination symbolique.
La presse ne se contente pas de relayer la mode parisienne : elle la fabrique comme norme universelle, consolidant une hégémonie culturelle qui sera jalousée, contestée, mais rarement détrônée.
Anecdote
Au XIXᵉ siècle, plusieurs revues étrangères achètent des gravures parisiennes sans modifier les légendes, laissant croire que les modèles sont exclusivement disponibles à Paris — même lorsqu’ils sont produits localement.
(Source : Caroline Evans, Fashion at the Edge, 2003)
Le mot « Paris » devient un argument marketing, un label de qualité avant l’heure.
Illustration et art dans les magazines de mode (1880–1930) : l’esthétisation de la mode

Ensemble de soir créé par Paul Poiret, illustré dans La Gazette du bon ton, vers 1920.
La revue associe haute couture, illustration d’avant-garde et esthétisation de la presse de mode.
À la fin du XIXᵉ siècle, certaines revues opèrent une rupture décisive en revendiquant explicitement la mode comme un champ artistique autonome. L’Art et la Mode (1880), puis surtout La Gazette du bon ton (1912–1925), incarnent cette mutation.
Sous l’impulsion de Lucien Vogel, la Gazette du bon ton associe grands couturiers (Poiret, Lanvin, Vionnet) et illustrateurs d’avant-garde (Iribe, Lepape, Barbier). Les planches au pochoir, les collaborations littéraires (Cocteau, Giraudoux) et le soin extrême apporté à l’objet éditorial transforment la revue en œuvre d’art sérielle.
Ce moment est fondamental : la mode cesse d’être uniquement utilitaire ou descriptive pour devenir discours esthétique, inscrit dans une culture visuelle moderne, proche des arts décoratifs et des avant-gardes.
Avec L’Art et la Mode puis surtout La Gazette du bon ton (1912–1925), la presse de mode franchit un seuil symbolique : elle revendique un statut artistique.
Anecdote célèbre
Chaque numéro de La Gazette du bon ton était tiré en quantité limitée et parfois collectionné comme une estampe. Certains abonnés faisaient relier les numéros chez des relieurs d’art, brouillant volontairement la frontière entre revue et œuvre.
(Source : Nancy Troy, Couture Culture, 2003)
Lucien Vogel associe couturiers, illustrateurs et écrivains (Cocteau, Giraudoux), transformant la revue en manifeste esthétique.
Photographie de mode et magazines : modernité, corps féminin et nouvelles esthétiques
Le début du XXᵉ siècle consacre l’ascension de la photographie de mode. Fémina et Les Modes (1901) ouvrent la voie à une représentation plus incarnée du corps féminin, bientôt amplifiée par Vogue et Harper’s Bazaar.
La photographie introduit le mouvement, la profondeur psychologique, la narration. Sous l’influence de photographes comme Adolf de Meyer, Hoyningen-Huene ou plus tard Horst, la mode devient spectacle visuel, indissociable d’une certaine idée de la modernité féminine.
La presse joue ici un rôle central dans la construction d’un nouvel archétype corporel, valorisant jeunesse, sportivité, liberté de mouvement — un modèle largement inspiré de l’imaginaire américain.
En 1880, L’Art et la Mode publie l’un des tout premiers clichés photographiques de mode (par Waléry). L’expérience est jugée « peu concluante » par la rédaction, qui revient temporairement à la gravure. Il faudra encore vingt ans pour que la photographie soit pleinement acceptée.
(Source : Florence Müller, Les Magazines de mode, Musée Galliera)
Magazines de mode au XXᵉ siècle : consommation, émancipation féminine et tensions sociales
Entre les années 1920 et 1960, les magazines de mode s’imposent comme des acteurs majeurs de la société de consommation. La publicité devient leur principal moteur économique, liant étroitement presse, cosmétiques et industrie textile.
Dans ce contexte émergent des titres comme Marie Claire (1937) et Elle (1945), qui introduisent un discours nouveau sur la condition féminine. Sans être explicitement féministes, ces magazines accompagnent l’émancipation progressive des femmes, leur accès au travail, à la consommation autonome et à la visibilité publique.
Elle, sous la direction d’Hélène Gordon-Lazareff, incarne cette tension : promouvoir la séduction tout en revendiquant l’indépendance. Cette ambiguïté constitue l’une des caractéristiques durables de la presse de mode.
Dans les années 1920, certaines actrices acceptent de poser gratuitement pour Vogue, conscientes que la visibilité offerte vaut davantage qu’un cachet. La presse de mode devient un outil de construction de la célébrité.
(Source : Edna Woolman Chase, Always in Vogue, 1954)
Crise de la presse de mode et nouvelles esthétiques (1970–1990)
Les années 1970 marquent une crise profonde. Le féminisme, la télévision et les mutations culturelles fragilisent le modèle traditionnel des magazines. De nouveaux titres émergent, porteurs d’un regard critique et transdisciplinaire : Interview, The Face, i-D.
Ces publications rompent avec la hiérarchie classique entre mode et culture. La mode y devient langage parmi d’autres, parfois ironique, parfois subversif, souvent provocateur. La photographie de mode se radicalise, donnant naissance à une véritable contre-iconographie.
Le premier numéro de i-D (1980) est agrafé à la main par Terry Jones et vendu dans la rue. Le clin d’œil du modèle en couverture devient un code graphique iconique, repris pendant des décennies.
(Source : Terry Jones, Smile i-D, Taschen)
Magazines de mode aujourd’hui : archives culturelles et mémoire de la modernité
Depuis plus de deux siècles, les magazines de mode ne cessent de se transformer, mais leur fonction essentielle demeure : produire du sens à partir du vêtement. À travers textes, images et dispositifs éditoriaux, ils construisent des récits qui dépassent largement la mode pour toucher à l’identité, au corps, au pouvoir et au désir.
Aujourd’hui concurrencés par le numérique, ils restent des archives actives de la modernité, capables d’articuler mémoire, création et critique — à condition de repenser leur rôle dans un paysage médiatique fragmenté.
Anna Wintour apparaît en 2020 non plus comme simple rédactrice en chef mais comme directrice éditoriale mondiale de Condé Nast, incarnant la transformation du magazine en plateforme globale de contenu.
(Source : Condé Nast, communiqué officiel, 2020)
Bibliographie commentée
Roland Barthes, Système de la mode, Seuil, 1967.
Ouvrage fondateur de la sémiologie de la mode. Barthes analyse la mode non comme un simple phénomène vestimentaire, mais comme un langage structuré par des signes, des codes et des récits. Indispensable pour comprendre le rôle central des magazines dans la transformation du vêtement en discours.
Gilles Lipovetsky, L’Empire de l’éphémère. La mode et son destin dans les sociétés modernes, Gallimard, 1987.
Analyse majeure de la mode comme moteur de la modernité démocratique. Lipovetsky éclaire le lien entre presse de mode, accélération du temps social, renouvellement perpétuel des désirs et individualisation des styles.
Marc-Alain Descamps, Psychologie de la mode, PUF, 1979.
Approche singulière et profonde de la mode comme projection psychique. L’auteur explore les dimensions narcissiques, identitaires et inconscientes du rapport au vêtement, offrant une lecture complémentaire aux analyses sociologiques et médiatiques.
Audrey Millet, Le Livre noir de la mode, Les Arènes, 2018.
Enquête critique sur les dérives économiques, sociales et écologiques de l’industrie de la mode. Cet ouvrage permet de déconstruire le récit idéalisé porté par les magazines et d’introduire une réflexion éthique sur la fabrication du désir.
Frédéric Godart, Sociologie de la mode, La Découverte, 2010.
Référence académique contemporaine. Godart analyse la mode comme un système social structuré par des réseaux, des institutions et des intermédiaires culturels, parmi lesquels les magazines jouent un rôle central de légitimation.
Anne Kraatz, Mode et philosophie, PUF, 2015.
Ouvrage qui inscrit la mode dans une réflexion philosophique sur le corps, l’apparence, l’identité et le rapport au monde. Il permet d’élever l’analyse de la presse de mode au-delà du champ médiatique vers une interrogation existentielle et esthétique.
Pourquoi comprendre l’histoire de la presse de mode ?
Comprendre l’histoire des magazines de mode permet de mieux saisir comment les tendances se diffusent, comment les marques construisent leur image et comment les représentations du style évoluent au fil du temps. Des premières gravures aux plateformes numériques actuelles, la presse de mode reste un acteur majeur de la culture vestimentaire et de la fabrication du goût.
FAQ — Presse de mode et culture visuelle
Les magazines de mode se contentent-ils de refléter les tendances ?
Historiquement, les magazines de mode n’ont jamais été de simples miroirs. Dès le XVIIIᵉ siècle, ils participent activement à la fabrication du goût en sélectionnant,
hiérarchisant et normalisant les formes vestimentaires. Par l’image, le texte et la répétition, ils produisent des normes esthétiques qui influencent directement la création et la consommation.
Pourquoi la presse de mode a-t-elle joué un rôle central dans la construction du mythe parisien ?
La domination symbolique de Paris repose autant sur la concentration des savoir-faire que sur la puissance narrative de la presse. Les magazines ont contribué à associer durablement Paris à l’élégance, au chic et à l’innovation, transformant la ville en label culturel exportable bien avant l’essor du marketing moderne.
Quel rôle ont joué les rédactrices en chef dans l’histoire des magazines de mode ?
Des figures comme Emmeline Raymond ou Hélène Gordon-Lazareff ont structuré un modèle éditorial fondé sur la prescription, la pédagogie et l’intimité. Leur influence dépasse la mode : elles participent à la définition de normes sociales, de comportements et de représentations féminines, inscrivant la presse de mode dans un véritable pouvoir culturel.
En quoi la photographie a-t-elle transformé la mode au XXᵉ siècle ?
L’introduction de la photographie modifie profondément la représentation du vêtement. Elle introduit le mouvement, la narration et une relation plus incarnée au corps,
transformant la mode en spectacle visuel. Cette évolution influence non seulement la perception des vêtements, mais aussi leur conception et leur mise en scène.
Les magazines de mode sont-ils encore influents à l’ère du numérique ?
Malgré la concurrence des réseaux sociaux et des plateformes numériques, les magazines conservent une fonction essentielle : produire du sens, structurer des récits et constituer une mémoire visuelle durable. Ils demeurent des instances de légitimation culturelle, capables d’articuler création, critique et transmission dans un paysage médiatique fragmenté.