la mode surchauffe
école de mode, Blog mode homme

La mode surchauffe

Une surproduction textile à contre-courant des objectifs climatiques
En 2022, 3,3 milliards de vêtements ont été mis sur le marché en France, soit plus de 48 pièces par habitant. Cette augmentation constante s’est accélérée de manière inquiétante : en seulement une décennie, ce volume a augmenté de 43 %, soit un milliard de vêtements supplémentaires depuis 2013. La France, à elle seule, représente environ 7 % de la consommation de vêtements en Europe.

Or, cette surconsommation est incompatible avec les limites planétaires. À titre d’exemple, le secteur textile mondial représente déjà entre 4 % et 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. À trajectoire constante, ce secteur pourrait générer jusqu’à 25 % des émissions mondiales de CO₂ d’ici 2050 (source : ADEME, 2022).

Quand la mode surchauffe : le cas Shein et la dérive du modèle ultra fast-fashion

De la fast-fashion à l’ultra fast-fashion : l’essor d’un modèle destructeur
Alors que les enseignes traditionnelles lançaient en moyenne 2 collections par an au début des années 2000, certaines marques comme Zara ou H&M sont passées à 52 collections annuelles. marque chinoise fondée en 2008, a poussé cette logique à l’extrême, avec plus de 7 200 nouveaux modèles par jour ajoutés à son site en 2023, soit plus de 470 000 produits disponibles en temps réel.

Chaque jour, cela représente potentiellement 1 million de vêtements produits, équivalant à 15 000 à 20 000 tonnes de CO₂ émises, avant même leur mise en vente. Cela correspond aux émissions quotidiennes d’environ 200 000 Français.

Une transformation radicale des rythmes de production

Du rythme saisonnier à la rotation quotidienne

Le modèle de production de la mode homme s’est profondément transformé en deux décennies. Au début des années 2000, les enseignes traditionnelles structuraient leur offre autour de deux grandes collections annuelles : printemps/été et automne/hiver. Ce rythme permettait de planifier les productions, d’optimiser la logistique et de favoriser la création de valeur sur le temps long.

Ce modèle a été bouleversé par la montée en puissance de la fast-fashion. Dès les années 2010, des enseignes comme Zara ont introduit une cadence hebdomadaire, avec jusqu’à 52 collections par an. Cette évolution a entraîné une multiplication par 4 des volumes mis sur le marché en à peine 15 ans.

Shein : la cadence extrême

L’arrivée de Shein marque une rupture systémique. En mai 2023, cette plateforme chinoise a mis en ligne en moyenne 7 200 nouveaux modèles de vêtements par jour, atteignant des pics à 10 800 modèles par jour. En extrapolant, cela représente une capacité de mise en marché de 2,6 millions de modèles par an, soit l’équivalent de près de 5 000 nouvelles collections annuelles si l’on retient la norme de 520 modèles par collection.

La durée de vie moyenne d’un article sur le site est de 65 jours. Ainsi, à tout moment, près de 470 000 modèles sont disponibles. À raison de 150 à 200 unités produites par modèle, ce sont au minimum 1 million de vêtements fabriqués quotidiennement, générant une empreinte carbone estimée entre 15 000 et 20 000 tonnes de CO₂ par jour.

À titre de comparaison, cela équivaut à :

  1. Les émissions journalières d’un vol Paris-New York effectué par plus de 70 000 passagers.
  2. L’équivalent annuel de plus de 6 millions de tonnes de CO₂, soit 1,2 % des émissions totales de la France (données 2021).

Une concurrence déloyale et destructrice

Un déséquilibre structurel du marché

Les enseignes françaises de prêt-à-porter traversent une crise sans précédent. Entre 2019 et 2023, plus de 25 000 emplois ont été supprimés dans le secteur textile-habillement français. Dans le même temps, Shein a vu son chiffre d’affaires doubler, passant de 15 à 30 milliards de dollars entre 2021 et 2022.

La concurrence exercée par ces plateformes est déséquilibrée :

  1. Shein propose 900 fois plus de références qu’une enseigne française classique.
  2. Le prix moyen d’un article est de 7,50 €, contre 8,20 € pour l’entrée de gamme en France.
  3. Le modèle est 100 % numérique, optimisé pour la logistique internationale, sans point de vente physique ni fiscalité équivalente.

Une obsolescence émotionnelle orchestrée

Une consommation qui ne répond plus à des besoins réels
L’achat vestimentaire ne repose plus majoritairement sur des besoins fonctionnels. Aujourd’hui, seulement 35 % des vêtements sont jetés en raison de leur usure physique. Le reste correspond à des vêtements encore utilisables, mais considérés comme « démodés » ou non désirés.

Ce phénomène est amplifié par les stratégies commerciales des marques de fast-fashion et ultra fast-fashion, qui induisent une obsolescence émotionnelle : créer le désir de nouveauté en permanence, à travers la rotation accélérée des modèles et la pression esthétique des tendances numériques (notamment sur TikTok, Instagram ou Temu).

  • Un vêtement de fast-fashion est porté en moyenne 7 à 8 fois seulement avant d’être jeté (source : McKinsey, 2016).

Cette logique accélère la production inutile, augmente les déchets textiles (en moyenne 9 kg par Français·e par an) et compromet les efforts de durabilité.

Un prix artificiellement bas

En France, 70 % des vêtements achetés se situent dans la gamme la plus basse (entrée de gamme à moins de 10 €). Shein se positionne en dessous avec un prix moyen de 7,50 €, obtenu au prix de conditions de production peu compatibles avec les exigences sociales et environnementales.

Ce modèle repose sur :

  1. Des coûts de main-d’œuvre très faibles (souvent < 0,5 €/heure en Chine ou au Bangladesh) ;
  2. Des chaînes logistiques opaques et non fiscalisées ;
  3. Une externalisation quasi-totale des impacts environnementaux et sociaux.

Nécessité de régulation systémique

Ne pas cibler une seule marque, mais un modèle économique
Shein n’est que l’archétype d’un modèle systémique. Plusieurs enseignes poursuivent une logique similaire, bien que moins visible :

  1. H&M, Zara, Primark, Uniqlo, Naumy pour les marques à points de vente physiques ;
  2. Boohoo, Fashion Nova, Pretty Little Thing, Temu pour les « pure players » numériques.

Ainsi, toute régulation efficace doit viser l’ensemble du modèle ultra fast-fashion, et non un acteur unique.

Le risque d’un effet de substitution

L’exclusion ou la sanction d’une seule marque comme Shein pourrait entraîner un report des consommateurs vers des plateformes similaires, voire vers de nouvelles places de marché comme Temu, déjà en tête des téléchargements en France et aux États-Unis.

  1. Une régulation ciblée doit donc :
  2. Agir sur les volumes de mise en marché ;
  3. Encadrer la fréquence de renouvellement des collections ;
  4. Plafonner les prix de vente artificiellement bas si incompatibles avec les droits humains et l’environnement.

Propositions concrètes pour une régulation effective

Pour respecter les engagements de l’Accord de Paris et lutter contre la surproduction textile, nous recommandons :

1. Interdiction des modèles ultra fast-fashion

Interdiction de toute enseigne mettant sur le marché plus de 1 000 nouveaux produits par jour ou pratiquant un prix moyen de vente inférieur au coût de production décent.

Plafonnement progressif des mises en marché

Mise en place d’un plafond annuel de vêtements mis en marché par marque, assorti d’un objectif de réduction annuel de 5 à 10 %, en cohérence avec la neutralité carbone à horizon 2050.

Mise en place d’un affichage environnemental et social obligatoire

Déploiement d’un indice de durabilité textile, incluant la durée de vie émotionnelle, la transparence des chaînes de production, et l’empreinte carbone par vêtement.

Fiscalité différenciée selon l’impact environnemental

Instauration d’une éco-contribution variable selon le volume de mise en marché, le type de matière utilisée (synthétique, recyclée, naturelle) et le modèle économique.